Interview with Nicolas Guyot

La grève chez la SNCF

Nicolas Guyot est employé de la  SNCF, il y travaille depuis plus de 10 ans. Revenons sur la réforme des Cheminots annoncée le 26 février dernier par le Premier Ministre, Édouard Philippe, ainsi que sur les nombreux mouvements de grèves qui s’en suivent au travers d’un témoignage interne.

À compter du 3 avril, une grève des employés de la SNCF aura lieu 2 jours sur 5.

Interview pas Julie Portal

La grève contre la réforme des Cheminots a-t-elle un réel impact ou une véritable influence quant aux prises de décisions des pouvoirs publics ? De manière générale, selon vous, est-ce que les grèves ont un impact certain ou constituent-elles plutôt un moyen d’exprimer son mécontentement en bloquant tout le trafic ?

La grève est toujours un moyen de pression destiné à modifier l’équilibre d’une négociation : c’est sa formation stratégique essentielle, même si elle permet aussi plus simplement aux grévistes d’exprimer leur mécontentement, de faire connaître assurément leur opposition.

Les grèves ont-elles déjà empêché une réforme ?

L’issue d’un tel conflit (hypothèse d’une grève générale à la SNCF) est difficile à prévoir.

En 1995, Alain Juppé avait voulu faire passer une réforme des retraites, mais avait dû reculer suite à 3 semaines de grève générale. Depuis, le taux de syndicalisation a plutôt baissé, et le soutien de la population à un tel mouvement semble moins certain qu’à l’époque. Or, c’est une bataille de symbole et de communication où cet élément sera important.

Deux autres éléments sont importants dans la situation actuelle par rapport à l’issue de la séquence (modification ou pas des intentions gouvernementales) :

– la « course de victime » que le gouvernement semble vouloir jouer maintenant en prévoyant de légiférer par ordonnances (sans débat au parlement). La pression syndicale (notamment la grève) devra donc s’organiser très vite (c’est ce qui est prévu : le 22 mars) car, après les ordonnances, il sera politiquement plus difficile pour le gouvernement de revenir sur sa position (ça pourrait être un symbole d’échec fort). Il y a un peu de logique de « quitte ou double » pour le gouvernement.

– les cheminots n’ont pas bien accepté la réforme des Institutions Représentative du Personnel (IRP), qui a été votée à l’automne dernier et qui s’applique à la SNCF comme à d’autres. Elle conduira mécaniquement à réduire de manière drastique le nombre de Comité d’Entreprise (CE), de salariés ayant des « heures de délégation », et potentiellement le budget pour ces CE.

Les syndicats y voient une diminution de leur pouvoir, de leurs moyens, de leur influence. Mais il leur sera difficile de mettre cela en avant pendant cette grève puisque cette réforme est déjà actée et qu’il ne serait pas compréhensible pour la population qu’il y ait une exception pour la SNCF.

En somme, il y a, du côté des cheminots, des arrières pensées inavouables et une bataille de retard qui, à mon avis, ne sera pas un atout.

Cette réforme de la SNCF va-t-elle impacter directement les consommateurs (prix du billet de train, qualités et quantités des services proposés…) ?

La réforme dont on parle (celle qui pourrait déclencher une grève dure au mois de mai) porte essentiellement sur l’organisation de l’entreprise, en vue notamment de l’ouverture de la concurrence permise à partir de 2019 dans le trafic de voyageurs (« 4ème paquet européen ») et sur le statut de cheminot (qui ne serait plus accordé aux nouveaux embauchés).

Elle en cache d’autres qui seront indispensables à mener pour que les clients voient vraiment une évolution : que l’État rachète la dette de SNCF (le remboursement des intérêts coûte très cher comparé à la capacité propre d’investissement), qu‘il négocie avec la SNCF un vrai « contrat d’objectif », c’est-à-dire les financements centre amélioration de performance (à savoir le nombre de train, la régularité…), qu’il investisse dans les train longue distance moins rentables que les TGV (c’est l’État qui est responsable des vieux « Corail »!).

En soi, l’ouverture à la concurrence n’a pas toujours amené d’amélioration pour l’usage, ni en qualité, ni en prix : en Angleterre, ça a été une catastrophe (dans les années 80). Il y a eu plusieurs réformes depuis, mais il y a toujours de très grandes difficultés (prix élevé, vieux matériel,etc.).

En terme de recrutement et de licenciement, cette réforme va t-elle changer fondamentalement les choses ?

La réforme en soi ne devrait pas induire de modification substantielle sur le volume de recrutements et ne doit pas induire de licenciement, mais certains craignent un plan de départ volontaire.

C’est surtout le fait que les nouveaux embauchés ne seraient plus au statut de cheminot qui va changer les choses : peu à peu, les salariés seraient moins « maîtrisés »  par les syndicats (au statut cheminot, leur parcours professionnel est très « contrôlé » par les syndicats) et leur contrat pourra peut-être évoluer plus simplement.

Les employés de la SNCF et les cheminots se verront être favorisés ou défavorisés par cette réforme ? Est-elle bénéfique pour eux ?

La réforme ne changera pas grand-chose pour les salariés en place, et aura tendance à dégrader les conditions d’embauche des futurs salariés.

Cette mutation aura t-elle, à votre avis, des répercussions à l’échelle locale, nationale ou même internationale ?

Indirectement oui, en préparant l’ouverture à la concurrence. Si celle-ci se met en place, on peut penser que la SNCF devra faire des efforts pour « se mettre en phase, s’ouvrir » aux autres pays frontaliers. Par exemple, ça pourrait accélérer la mise en œuvre de nouveaux système de signalisation à normes européennes, donc reconnus par tous les trains européens (« l’ERTMS »). Or, ce système est plus performant que ceux déjà en place aujourd’hui (plus réactif, donc permettrait une meilleure régularité, préparant des trains sans conducteurs encore plus performants).

Pensez-vous que cette réforme conduira la France à être mieux reliée avec ses pays voisins et à l’Europe toute entière ? Ou est-ce qu’au contraire, cette réforme conduira la France à se replier sur elle-même (c’est-à-dire en interagissant moins avec ses pays frontaliers en terme de liaison ferroviaire ) ?

La réforme, en elle-même, n’apporte rien de nouveau concernant les liaisons avec les pays voisins puisque le marché de voyageurs est déjà ouvert aux compagnies étrangères depuis plusieurs années pour les pour les missions transfrontalières (exemple : Thello, transporteur italien filiale de la SNCF italienne faisant des liaisons Marseille-Nice-Gènes-Milan). C’est plutôt sur le long terme et avec d’autres évolutions et réformes que celle-ci contribue dans l’esprit à s’ouvrir à l’Europe.

NB : comme de nombreuses autres grandes entreprises françaises, SNCF, en monopole en France ou quasiment, a en revanche connu en quelques années une expansion forte à l’étranger. Ainsi, en 2017, 35 % du chiffre d’affaire du groupe SNCF se fait à l’étranger (bus du Toronta, métro du Cire, TGV au Maroc, tramway en Russie,etc.).

Qu’est-ce que cette réforme va changer dans votre vie professionnelle, dans le quotidien de votre travail ?

Cette réforme va peut-être me faire vivre quelques semaines de grèves dures, en gilet orange pour informer les voyageurs inquiets ou excédés. Plus sérieusement, elle ne changera pas énormément mon travail quotidien, mais pourrait entraîner une période de tension, d’inquiétude ou de désabusement général si elle ne s’accompagne pas de perspectives positives de long terme pour rendre le train moderne et attractif.